Dossier vivant · Paiements
Scénario d’incidentStratégie antifraude e-commerce : mesurer, décider et apprendre sans bloquer les bons clients
Une stratégie antifraude ne consiste pas à maximiser les refus. Elle doit réduire les pertes confirmées tout en mesurant les commandes légitimes bloquées, la friction d'authentification et le coût des contrôles.
Synthèse décisionnelle
Confirmé
Ce qui change
- Au premier semestre 2025, l'OSMP a mesuré 618,4 millions d'euros de fraude sur 3,7 millions de transactions, tous moyens de paiement scripturaux suivis confondus.
- L'authentification forte reste efficace contre certaines fraudes, mais les autorités observent une adaptation vers la manipulation du payeur et d'autres scénarios complexes.
- Les paiements à distance hors 3-D Secure, dont certains flux MOTO et MIT, demandent une qualification et des contrôles spécifiques avec le prestataire de paiement.
Recommandation
Ce que vous pouvez faire
- Définir les pertes, contestations, refus et faux positifs avant de choisir des règles ou un outil.
- Segmenter les résultats par canal, protocole, authentification, pays et scénario sans adopter de seuil sectoriel universel.
- Organiser une boucle de retour entre paiement, fraude, service client, logistique, finance et protection des données.
À confirmer
Ce que l’on ne sait pas encore
- Le coût réel de la fraude, des contestations et des commandes légitimes perdues reste non mesurable sans données internes réconciliées.
- Le bon niveau de contrôle dépend du catalogue, du panier, des pays, des délais de livraison, du prestataire de paiement et de l'appétence au risque de l'entreprise.
- Une commande refusée n'est pas automatiquement une fraude évitée et une contestation n'est pas automatiquement une fraude confirmée.
La décision à prendre
Une stratégie antifraude e-commerce ne cherche pas le plus grand nombre de refus. Elle cherche le meilleur compromis documenté entre quatre résultats : pertes confirmées, commandes légitimes acceptées, expérience de paiement et coût des contrôles.
Ce compromis ne peut pas être copié depuis un taux national. Il dépend du catalogue, du panier, des pays, des canaux, des délais de livraison et du contrat avec le prestataire de paiement. La première décision consiste donc à définir ce que l’entreprise mesure avant de modifier son moteur de règles.
Ce que montrent les données publiques
Les statistiques des autorités donnent un contexte. Elles ne donnent pas un seuil de refus pour une boutique.
La note de l’OSMP sur le premier semestre 2025 mesure 618,4 millions d’euros de fraude sur 3,7 millions de transactions fraudées. Ce total couvre les moyens de paiement scripturaux suivis par l’Observatoire, pas uniquement les cartes ni les ventes e-commerce. Il est supérieur de 7,4 % au montant du premier semestre 2024. L’OSMP avertit que les comparaisons entre semestre et année pleine doivent être interprétées avec prudence en raison de la saisonnalité et de révisions de données.
Sur la carte, la même note indique que le taux de fraude en valeur passe sous 0,05 % au premier semestre 2025. Elle relie notamment cette évolution au plan de sécurisation des paiements à distance hors 3-D Secure. Ce constat agrégé ne signifie pas que tout marchand doit viser ce taux : le périmètre, les pays, le mix de transactions et les pertes comptabilisées peuvent différer fortement.
Le rapport annuel OSMP 2024 permet de préciser le risque à distance. En 2024, les paiements par carte sur internet représentaient 25 % des montants payés par carte mais 72 % de la fraude à la carte en valeur dans le périmètre national observé. Leur taux de fraude s’établissait à 0,155 %, contre 0,160 % en 2023.
À l’échelle européenne, le rapport conjoint EBA-BCE publié en décembre 2025 couvre les données 2022 à 2024 déclarées dans l’Espace économique européen. Pour 2024, il mesure 4,2 milliards d’euros de fraude tous instruments étudiés confondus, dont 2,5 milliards sur les virements et 1,3 milliard sur les cartes. Le taux en valeur présenté est de 0,001 % pour les virements et de 0,033 % pour les cartes. Là encore, ces taux décrivent des instruments dans un périmètre EEE, pas la performance attendue d’un site français.
| Donnée publique | Période et périmètre | Lecture utile | Ce qu’elle ne permet pas de décider |
|---|---|---|---|
| 618,4 M€ et 3,7 millions de transactions fraudées | Premier semestre 2025, moyens de paiement scripturaux suivis en France | La fraude reste un risque matériel et multi-instrument | Un budget ou un seuil de blocage marchand |
| Taux de fraude carte inférieur à 0,05 % | Premier semestre 2025, données OSMP | Le niveau agrégé baisse, notamment avec la sécurisation des paiements à distance | Le taux cible d’une catégorie, d’un pays ou d’un PSP |
| 0,155 % sur les paiements par carte sur internet | Année 2024, périmètre national OSMP | Le canal internet est plus exposé que la carte dans son ensemble | La probabilité qu’une commande précise soit frauduleuse |
| 4,2 Md€ de fraude déclarée | Année 2024, instruments étudiés dans l’EEE | Carte et virement doivent être distingués | Une comparaison directe avec les pertes comptables d’un marchand |
Définir la fraude avant de la calculer
Un tableau de bord devient trompeur s’il mélange des objets différents sous une colonne « fraude ».
Paiement non autorisé
Le payeur conteste avoir donné son consentement. L’analyse relève du prestataire de paiement, des éléments d’authentification, du réseau de carte et du dossier de contestation. Un refus initial n’est pas une fraude confirmée et une contestation ne suffit pas, à elle seule, à établir le scénario.
Manipulation du payeur
Le fraudeur convainc la victime de valider ou d’émettre le paiement. L’avis de l’EBA du 29 avril 2024 constate que l’authentification forte a réduit les fraudes fondées sur le vol d’identifiants, mais que les fraudeurs se sont adaptés, notamment par l’ingénierie sociale. Une authentification réussie ne prouve donc pas que le contexte commercial est légitime.
Compte client compromis
Le fraudeur peut utiliser un compte existant, changer une adresse, exploiter un moyen enregistré ou détourner des avantages. L’entreprise doit distinguer l’accès au compte, la décision de paiement et l’exécution logistique afin de savoir quel contrôle a échoué.
Abus commercial et litige
Un retour non conforme, une promotion détournée, une réclamation ou une contestation après livraison peuvent produire une perte. Il faut les suivre, sans les qualifier automatiquement de fraude. Cette séparation évite de traiter un problème produit, logistique ou de service client comme un incident de paiement.
Construire une mesure exploitable
Le numérateur et le dénominateur doivent partager la même période, la même devise et le même périmètre. Une perte confirmée en août ne doit pas être divisée sans précaution par les seules ventes d’août si la commande initiale date de juin.
| Indicateur interne | Définition à documenter | Limite à rendre visible |
|---|---|---|
| Taux de fraude en valeur | Pertes confirmées divisées par la valeur des paiements du même périmètre | Décalage entre commande, contestation et confirmation |
| Taux de fraude en volume | Transactions confirmées frauduleuses divisées par les transactions du périmètre | Les petites et grosses commandes ont le même poids |
| Taux de contestation | Contestations reçues divisées par les paiements correspondants | Une contestation n’est pas toujours une fraude confirmée |
| Taux de refus | Paiements ou commandes refusés divisés par les tentatives | Ne mesure pas les fraudes évitées |
| Faux positifs | Commandes légitimes bloquées ou annulées à tort | Souvent non mesurable sans échantillonnage et revue |
| Succès d’authentification | Authentifications abouties divisées par les authentifications déclenchées | Dépend aussi de l’émetteur, de l’appareil et du protocole |
| Coût de revue | Temps et coût des contrôles manuels par décision | Doit inclure les délais imposés au client et à l’expédition |
Si l’entreprise ne sait pas réconcilier commande, tentative de paiement, authentification, capture, remboursement, contestation et perte finale, son coût réel de fraude est non mesurable. Il ne doit pas être remplacé par zéro.
Une stratégie en six couches
1. Sécuriser la collecte et les accès
Limiter les personnes et systèmes qui accèdent aux données de paiement. La CNIL rappelle que, par défaut, les données de carte nécessaires à un paiement à distance ne doivent pas être conservées au-delà de la transaction. Leur utilisation pour lutter contre la fraude n’autorise pas une collecte sans limite.
Pour un marchand, la recommandation opérationnelle consiste à confier la saisie des données sensibles au prestataire prévu, à journaliser les accès administratifs, à protéger les comptes internes par une authentification adaptée et à ne conserver que les références nécessaires à la réconciliation.
2. Qualifier correctement le flux de paiement
Le règlement délégué (UE) 2018/389 encadre l’authentification forte et ses exemptions. Il impose aux prestataires de services de paiement des mécanismes de surveillance des transactions et prévoit des conditions précises pour les exemptions fondées sur le risque.
Le marchand ne doit pas transformer une exemption en règle générale. Il doit documenter avec son PSP et son acquéreur qui demande l’exemption, qui l’accepte, quel motif est transmis, quel résultat revient et comment les pertes sont attribuées contractuellement.
La qualification est particulièrement importante pour :
- les paiements initiés par le client, ou CIT ;
- les paiements initiés par le marchand sur la base d’un mandat, ou MIT ;
- les commandes par courrier ou téléphone, ou MOTO ;
- les paiements récurrents et leurs premières authentifications ;
- les exemptions demandées et les authentifications effectivement déclenchées.
Le plan OSMP mis à jour le 8 janvier 2026 souligne que les paiements à distance hors 3-D Secure, dont les flux MIT et MOTO dans son périmètre, restent structurellement plus exposés. Il avertit aussi contre l’utilisation de ces catégories pour contourner l’authentification forte.
3. Combiner des signaux, sans transformer un signal en verdict
Un signal aide à demander une vérification supplémentaire. Pris isolément, il ne prouve pas une fraude.
| Famille | Exemples de signaux à évaluer | Risque d’interprétation |
|---|---|---|
| Paiement | résultat 3-D Secure, motif d’exemption, tentatives, réponse PSP | Confondre échec technique et fraude |
| Compte | ancienneté, changement récent d’adresse ou de mot de passe, récupération de compte | Pénaliser systématiquement un nouveau client |
| Session | vitesse d’action, appareil nouveau, incohérences techniques, automatisation | Utiliser une géolocalisation imprécise comme preuve |
| Commande | rupture avec l’historique, quantité, valeur, produit ciblé, adresse modifiée | Confondre cadeau, voyage ou achat exceptionnel avec fraude |
| Réseau | répétition d’un identifiant, d’une adresse ou d’un appareil entre commandes | Bloquer un foyer, une entreprise ou un réseau partagé légitime |
| Après paiement | changement urgent, réexpédition, demande de modification du bénéficiaire | Retarder toutes les commandes sans justification |
Les données personnelles doivent être pertinentes pour la finalité et conservées pendant une durée documentée. Lorsque le scoring conduit à une décision entièrement automatisée susceptible de produire un effet juridique ou significatif, le cadre plus restrictif décrit par la CNIL sur le profilage et les décisions automatisées doit être qualifié avec le DPO ou le conseil compétent.
4. Prévoir plusieurs réponses possibles
Une stratégie binaire accepte ou refuse trop tôt. Selon le risque et les capacités réelles, le moteur peut recommander :
- accepter sans action supplémentaire ;
- demander l’authentification prévue par le PSP ;
- placer la commande en revue manuelle ;
- demander une correction non sensible au client ;
- différer une action logistique réversible ;
- refuser le paiement ou annuler la commande avec un motif opérable ;
- escalader vers le PSP, la sécurité ou le service client.
Ce sont des options de conception, pas une échelle universelle. L’entreprise doit tester leur effet sur les pertes, la conversion, le délai de traitement et les réclamations.
5. Mesurer les faux positifs
Un système peut faire baisser la fraude apparente simplement en refusant davantage de clients. Sans mesure des commandes légitimes perdues, ce résultat est incomplet.
La mesure peut combiner :
- revue d’un échantillon de refus ;
- rapprochement avec les décisions ultérieures du PSP ;
- suivi des clients qui réussissent après une nouvelle tentative ;
- analyse des contacts au service client ;
- comparaison contrôlée de règles, lorsque le risque et le volume le permettent ;
- estimation séparée de la marge perdue et du coût de revue.
Le vrai faux positif reste difficile à observer, car le client refusé peut partir sans se signaler. La valeur manquante doit rester non mesurable ou être présentée comme une estimation avec sa méthode.
6. Apprendre des incidents confirmés
Chaque incident confirmé doit alimenter une boucle de retour, pas seulement une liste noire.
Conserver au minimum : scénario, canal, chronologie, contrôles déclenchés, décision, livraison, contestation, montant de perte, données disponibles au moment de la décision et correction mise en place. Une revue périodique recherche ensuite les règles inutiles, les contournements et les segments où la perte se déplace.
Plan de mise en œuvre sur 90 jours
Jours 1 à 30 : rendre la situation mesurable
- Écrire les définitions de fraude confirmée, contestation, abus, refus et faux positif.
- Cartographier PSP, acquéreur, 3-D Secure, moteur de règles, service client et logistique.
- Réconcilier un échantillon de commandes avec le paiement et l’issue finale.
- Segmenter par pays, canal, type de flux et authentification.
- Lister les données manquantes et les limites de conservation.
Jours 31 à 60 : tester les contrôles prioritaires
- Vérifier les classifications CIT, MIT, MOTO et récurrence avec le PSP.
- Examiner les règles qui génèrent beaucoup de refus ou de revues.
- Ajouter des réponses graduées lorsque le refus immédiat n’est pas nécessaire.
- Définir une revue humaine traçable avec motif et délai.
- Tester les parcours d’authentification, d’échec et de nouvelle tentative.
Jours 61 à 90 : installer la gouvernance
- Réunir paiement, fraude, finance, service client, logistique, sécurité et DPO.
- Comparer chaque nombre attendu au nombre effectivement réconcilié.
- Suivre pertes, acceptation, authentification, revue et faux positifs dans le même tableau.
- Versionner les règles et relier chaque changement à une hypothèse testable.
- Fixer une cadence de revue et un responsable d’arrêt en cas de régression.
Questions à poser au prestataire de paiement
- Quels événements et résultats 3-D Secure sont exportables au niveau transactionnel ?
- Comment les exemptions sont-elles demandées, acceptées et restituées ?
- Comment CIT, MIT, MOTO et récurrence sont-ils qualifiés dans les flux ?
- Quels motifs de refus sont disponibles et à quel niveau de précision ?
- Comment rapprocher tentative, autorisation, capture, remboursement et contestation ?
- Quel délai sépare l’incident, la contestation et la perte finale ?
- Quelles données restent chez le PSP et lesquelles sont transmises au marchand ?
- Comment tester une modification de règles sans masquer les faux positifs ?
Une réponse commerciale générale n’est pas une preuve. Demander la documentation applicable au contrat, aux pays et à l’intégration réellement utilisés.
Impact pour un entrepreneur en France
La priorité n’est pas d’acheter immédiatement un nouvel outil. Elle est de rendre les décisions explicables et les résultats réconciliables. Un outil supplémentaire ne corrigera pas une mauvaise qualification du flux, un dossier de contestation incomplet ou l’absence de mesure des commandes légitimes perdues.
Le dossier sur la conformité e-commerce européenne complète ce cadre pour les rôles, produits et parcours. La rubrique Paiements & fraude rassemble les autres contenus du site sur cette décision. La méthodologie ClickyCommerce explique comment le site sépare faits confirmés, inconnues et recommandations.
À confirmer dans chaque entreprise
Les données publiques ne permettent pas de connaître :
- la perte nette après récupération, assurance ou partage contractuel ;
- le coût des faux positifs et des clients qui abandonnent sans contacter le support ;
- les taux par catégorie, pays, appareil, PSP ou protocole de l’entreprise ;
- l’effet causal d’une règle sur la fraude et la conversion ;
- les responsabilités contractuelles en cas de contestation ;
- le statut juridique exact d’un profilage ou d’une décision automatisée ;
- le coût total d’un outil, d’une revue humaine ou d’un contrôle supplémentaire.
Ces éléments restent non mesurables tant que les données internes, les contrats et les processus n’ont pas été examinés. Aucun taux public présenté dans ce dossier ne constitue un seuil de déclenchement, une tolérance de perte ou un conseil financier.
Historique
- 23 août 2026 : création à partir des données OSMP France, du rapport EBA-BCE, du règlement SCA, de l’avis EBA sur les nouvelles fraudes et des recommandations CNIL ; seuils universels explicitement exclus.
Preuves
Sources primaires
- Chiffres-clés de l'OSMP, premier semestre 2025
Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, Banque de France · publié le · consulté le
- Rapport de l'Observatoire de la sécurité des moyens de paiement 2024
Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, Banque de France · publié le · consulté le
- Mesures de prévention de la fraude sur les paiements par carte à distance hors 3-D Secure
Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, Banque de France · publié le · consulté le
- 2025 report on payment fraud
Autorité bancaire européenne et Banque centrale européenne · publié le · consulté le
- EBA Opinion on new types of payment fraud and possible mitigants
Autorité bancaire européenne · publié le · consulté le
- Règlement délégué (UE) 2018/389 sur l'authentification forte
EUR-Lex · publié le · consulté le
- Le paiement à distance par carte bancaire
CNIL · consulté le
- Profilage et décision entièrement automatisée
CNIL · publié le · consulté le